L’autobus est venu nous chercher à notre hôtel de Quito à 22h45. Nous entrons dans le bus, il est propre (selon les standards de l’Équateur!), les dossiers se baissent et il y a de la place pour les jambes : la nuit ne devrait pas être trop mauvaise, me dis-je. C’est un bus de nuit qui doit nous amener à Lago Agrio, dans l’Oriente, à l’entrée de l’Amazonie. Les enfants s’installent confortablement, c’est-à-dire couchés sur nos genoux…

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Promenade en canot pour observer la faune et la flore.

Je m’étais imaginé un bel autoroute en ligne droite de Quito jusqu’à l’Amazonie. Erreur. La route est sinueuse, la chaussée mauvaise, en plus on passe par tous les petits bleds perdus des Andes. Je crois que l’autobus n’a pas été équipée de suspension et ça tourne constamment. J’essaie de fermer les yeux. A chaque fois que je les ouvre tout ce que je vois ce sont des panneaux jaunes avec flèches noires indiquant des virages dangereux, tout ça ponctué d’affiches indiquant curva peligrosa, courbe dangereuse et souvent reduzca su velocidad, réduisez votre vitesse. La nuit va être bonne… Heureusement que notre conducteur semble tenir à la vie, phénomène plutôt inusité chez les conducteurs d’autobus dans les pays en développement, selon mon humble avis.

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Le ‘snake bird’, surnommé ainsi parce qu’il ondule à la surface de l’eau.

On nous laisse à 7h00 du matin à Lago Agrio, une ville à moins de 15 kilomètres de la Colombie. Il pleut. La ville est laide, c’est ce que notre guide Lonely Planet nous a dit. Il nous a aussi dit d’être sur nos gardes car des escarmouches y éclatent parfois entre les FARC et la police locale. Wow. Manquerait plus qu’on se retrouve entre des tirs croisés pour compléter ce joli tableau. On s’assoit au petit resto qui sert de point de rendez-vous et on attend notre guide.

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Sur le grand lagon.

Peu après 09h00, un homme dans la mi-quarantaine, court sur pattes mais large d’épaules, entre dans le resto avec un t-shirt indiquant Siona Lodge, Luis, guia naturalista. Luis sera notre guide pour la semaine qui vient. Il nous serre la main à Émile et moi et je crois qu’on porte encore la marque de ses doigts!

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Luis Torres, superstar des guides de la réserve Cuyabeno!

Luis, il faut le dire, c’est tout un personnage. Il est né dans la jungle amazonienne et je le soupçonne d’avoir fait l’armée, ce que je confirme quelques minutes plus tard quand je lis ‘artilleria antiaerea’ tatoué sur son bras droit. Dans l’armée canadienne on dit d’un fantassin aguerri que c’est un ‘mangeur de serpents’, même s’il n’a jamais vu de serpent de sa vie. Et bien Luis, c’est un mangeur de serpents, un vrai. Luis c’est aussi un mangeur de tarentules, des grenouilles venimeuses, de caïmans, de singes et de fourmis. Je crois qu’il a goûté à tout ce qui rampe, vole et nage en Amazonie.

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Le ‘stinky bird’. Celui-là il ne se mange pas car il sent trop mauvais!

Pour se rendre au Siona Lodge, au cœur de la réserve Cuyabeno, il faut encore faire deux heures de mini-bus suivi de deux heures en canot à moteur. Personne n’est enchanté à l’idée de faire encore de la route mais Luis rend le périple intéressant grâce à une bonne dose d’entusiasmo, comme il se plaît à dire souvent. Il arrête le mini-bus régulièrement pour observer des tortues, des toucans, des fermes d’élevages de tilapia. Son enthousiasme est contagieux et on se laisse prendre au jeu.

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Probablement un autre spécimen auquel Luis a goûté.

La portion en canot est beaucoup plus captivante. Nous nous installons par groupe de 12 à bord d’un long canot à moteur et nous naviguons pendant plus de deux heures le long d’une rivière qui ressemble à celle de Apocalypse Now. Des lianes nous fouettent le visage. En chemin, nous apercevons quelques singes capucins, des singes écureuils, une grande variété d’oiseaux et quelques dauphins. Qui aurait crû qu’une espèce de dauphins arpente les rivières d’Amazonie?

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Un enchevêtrement de lianes dans la mangrove.

Le lodge est situé sur une presqu’île autour de la Laguna Grande, le deuxième plus grand lac de la région. Il est complètement dissimulé de la rive et la grande salle commune spécialement s’avère un véritable havre de paix et de détente d’où j’écris ces quelques lignes. A la tombée de la nuit, Luis nous amène faire une marche en forêt autour du lodge et nous réalisons rapidement que notre petit paradis se trouve au cœur d’un environnement très hostile. Nous apercevons une quantité phénoménale d’araignées, incluant une tarentule, un tout jeune boa, des grenouilles venimeuses, tout ça à proximité de notre campement…

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Juliette relaxant dans la salle commune.

Avant de nous coucher, nous trouvons une grosse grenouille et deux coquerelles herculéennes sous notre lit. Le personnel nous dit qu’ils sont sans danger. OK, après le bus de nuit, le mini-bus, le canot et la marche de nuit nous sommes tellement fatigués que nous nous couchons sous les moustiquaires et sommes tous endormis en moins de 5 minutes!

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Le pootoo, ou ‘mother of the moon’, prend l’allure d’une branche et passe sa journée complètement immobile.

Chaque jour, Luis nous organise une longue sortie le matin (randonnée dans la jungle, promenade en canot à rames, visite d’une tribu, etc.), puis l’après-midi nous avons droit à une longue sieste bien méritée après le dîner. A 16h00 c’est la deuxième sortie pour voir des animaux, puis les canots de tous les lodges se retrouvent au milieu du lagon pour le coucher de soleil et… la baignade dans le lagon où vivent les caïmans et les piranhas!

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Coucher de soleil sur la grande lagune.

Luis nous assure que les caïmans et piranhas se tiennent seulement sur les rives et qu’ils ne s’approcheront pas à moins de sentir l’odeur du sang… Bon, c’est rassurant! A vrai dire ce qui m’inquiète le plus ce ne sont pas ces carnassiers mais plutôt un poisson pour le moins particulier, le ‘penis fish’. On a vu à Quito des photos d’une tribu amazonienne qui vit complètement nue et dont les hommes s’attachent le pénis vers le haut afin d’empêcher le poisson-pénis – traduction personnelle… – de s’insérer dans vous-savez-quoi lorsqu’ils urinent dans l’eau! Ça vous coupe l’envie de vous soulager dans votre costume de bain. Je portais des sous-vêtements en plus du costume afin de créer une double barrière contre cette menace pour le moins inusitée.

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Juliette se fait lancer dans le lagon!

Luis nous a foutu la trouille à deux reprises. Le soir, après le souper de 20 heures, il s’assoit au bout de la table commune pour raconter des légendes de l’Amazonie. Le premier soir, il nous a relaté l’histoire d’un touriste allemand qui s’est retrouvé avec d’importantes démangeaisons sur le bras droit après avoir visité le lodge. Complètement découragé par les traitements et les antibiotiques qui ne venaient pas à bout de traiter l’irritation, il a pris contact avec Luis qui lui a recommandé de revenir pour un traitement aux herbes médicinales. Résultat : Luis a fait sortir un ver de 10 centimètres de long qui rongeait l’épiderme du pauvre touriste! Après avoir entendu ça, notre Louis faisait les cent pas dans la chambre et insistait pour que l’on retourne au plus tôt à Quito! Un autre soir, nous venions de débarquer à l’entrée de la presqu’île pour une marche de nuit vers le lodge et Luis a trouvé une des araignées les plus dangereuses de toute l’Amazonie directement sur notre sentier. Moins de cinq minutes plus tard, il en découvrait une autre espèce encore plus dangereuse directement à la hauteur de nos têtes, cambrée, prête à sauter à n’importe quel instant. Ces araignées vous injectent une substance neurotoxique qui envoit le malheureux dans une dernière transe de vingt minutes avant de lui paralyser tout le corps. Luis a vu un de ses compagnons d’armes terminer de cette façon lors d’une sortie en jungle. Inutile de dire que personne n’a apprécié le reste de la randonnée!

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Notre hutte avec toit en feuilles de palmiers.

Le dernier jour nous nous sommes enfoncés plus profondément au cœur de l’Amazonie pour visiter un village Siona (une des tribus amazoniennes de la région) qui ne peut être atteint que par bateau.

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Village Siona qu’on n’atteint que par bateau.

Avec une jeune mère Siona nous avons récolté, épluché, lavé et râpé des racines de manioc (yucca) que la jeune mère de 24 ans a transformé en farine afin de faire un pain traditionnel.

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Lavage du manioc pour la préparation du pain traditionnel.

Pendant qu’elle s’affairait, ses 4 enfants – les Sionas se marient vers 13-14 ans et ont en moyenne 5 à 6 enfants – s’amusent avec de vrais couteaux à longue lame à l’extérieur de la cuisine, sans que la mère ne s’en inquiète le moindrement.

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Deux ans et il se promène librement avec un vrai couteau de cuisine!

Après quelques minutes, la grand-mère vient chercher le plus jeune, 2 ans, pas pour lui enlever son couteau mais pour l’amener prendre un bain (il est sale de la tête aux pieds…). Il s’obstine, fait une crise, puis la mère lui dit dans sa langue natale d’aller prendre un bain sinon ‘elle va lui couper les testicules’ (!). Afin de prouver qu’elle ne blague pas, sans même regarder son fils elle prend la machette qui se trouve à ses pieds et la lance de quelques pieds dans sa direction! Luis nous traduit le tout avec un large sourire. Ce court mais étonnant épisode a engendré une longue discussion sur le mode de parentage des tribus amazoniennes lors du souper communal…

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Louis râpant le manioc (yucca).

Après le dîner nous sommes allés visiter un chaman qui nous a expliqué comment nous pouvons nous aussi devenir guérisseurs en Amazonie. Nous aurions aimé en apprendre un peu plus sur les plantes médicinales, mais il apert que les chamans dans cette région apprennent tout ce qu’ils doivent savoir en passant 15 ans à s’exercer à boire une concoction toujours plus puissante préparée à partir d’une certaine liane!

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Le chaman chassant les ‘mauvais esprits’ de la tête d’Émile!

Le chaman nous a expliqué le plus sérieusement du monde qu’il a débuté à l’adolescence et qu’à force d’augmenter la dose il en est venu à voir tous les animaux de la forêt dans ses visions et à apprendre tout ce qu’il doit savoir pour chasser les mauvais esprits. En clair, le chaman se drogue et il devient apte à soigner ses patients. Déroutant et un peu décevant. Le chaman est aussi l’un des meilleurs chasseurs du village et après cette leçon nous nous sommes exercés avec lui à frapper une plante de cacao à l’aide d’une longue sarbacane. Corinne et un autre touriste ont été les seuls à atteindre la cible du premier coup!

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Tir de sarbacane sous la supervision du chaman.

De retour à Quito depuis hier, je réalise que j’inspecte encore toutes les pièces dans lesquels j’entre avant d’y pénétrer. Je promène mon regard de bas en haut, je regarde sous les meubles afin de voir s’il n’y aurait pas une grenouille colorée, un serpent une araignée venimeuse. L’Amazonie c’est fascinant mais tous ces dangers ne sont pas faits pour les étrangers. J’ai peine à imaginer les conquistadors espagnols, dont l’un des lieutenants de Pizarro qui a été le premier à travers l’Amérique d’ouest en est sur le fleuve Amazone. En débouchant sur l’océan Atlantique il n’avait plus qu’une mince fraction de sa troupe après avoir été décimée par les insectes, les maladies, les reptiles, les jaguars et les flèches empoisonnées des guerriers amazones. Ceux qui ont dû affronter les terribles guerriers Jivaros ont terminé leur périple comme trophée de guerre la tête rétrécie au bout d’une pôle… Tout compte fait, une semaine avec un guerrier de la trempe de Luis comme guide c’est une bien meilleure expérience!

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Notre groupe dans la maison du chaman.

10 commentaires on “Au coeur de l’Amazonie avec un mangeur de serpents

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